22 octobre 2008
Offshore au Maroc, une oasis ou un mirage ?
Oubliez les cartes postales du Club Med à Agadir, le Maroc n'est pas seulement une terre d'accueil pour le tourisme de masse. Depuis trois ans, tous les grands noms du service informatique se sont donnés rendez-vous à Rabat ou à Casablanca. Des sociétés françaises - Capgemini, Atos Origin, Steria, GFI... - aux Américaines - Accenture, EDS - en passant par les Indiennes - Tata Consultancy Services -, elles sont venues, elles sont toutes là.
Proximité géographique, culturelle et linguistique, volontarisme étatique et stabilité géopolitique... le Maroc a tout, sur le papier, pour devenir la destination phare de l'offshore francophone. « C'est la bonne fenêtre de tir , juge Christian Nibourel, président d'Accenture France. La France est à maturité sur la question de l'offshore et le Maroc offre un bassin d'emploi étendu, à la différence de Maurice. » Le royaume chérifien monte dans la chaîne de valeur tandis que la Tunisie, le Sénégal ou Madagascar se positionnent d'avantage dans le centre d'appel.
La plupart des sociétés de services proposent ainsi des prestations de développement d'applications, souvent sur les nouveaux langages JavaEE et.Net. Capgemini revendique un partenariat avec une grande banque française, qu'elle accompagne dans la réalisation de ses projets de développement et de maintenance applicative en langue française. La SSII conçoit également depuis le Maroc le système d'administration des ventes d' « un opérateur de téléphonie majeur » . Le centre Accenture de Casablanca dessert, lui, huit entreprises ibériques, dont Carrefour Espagne, et deux clients français dans le domaine de l'énergie et de la santé.
EDS s'est positionnée sur un créneau peu occupé : la gestion d'infrastructures. En un an, elle a réussi à attirer une vingtaine de clients, souvent en transférant des parcelles de contrats d'infogérance existants, aux tarifs renégociés, dans son centre de services à Rabat. Une partie des équipes de back office qui exécutent les services quotidiens (tels les traitements batches) pour le centre de données global de Carrefour a ainsi été transférée au Maroc. Tandis que l'équipe front office et l'infrastructure technique restent hébergées en France. Un contrat comprenant l'exploitation des applications finances, ressources humaines, et décisionnelles qu'EDS détient depuis 2001. Confiante en la richesse des ressources sur place, la SSII SQLI revendique, quant à elle, des prestations « haut de gamme » . Elle délègue une partie de ses travaux de recherche et développement à ses structures marocaines. Son centre d'Oujda, ouvert en partenariat avec l'université Mohamed Premier, est ainsi dévolu à la création de solutions métier et à l'innovation dans le domaine du logiciel libre.
Un pays victime de ses effets d'annonce
Le Maroc subit néanmoins une première crise de croissance. Se pose tout d'abord la question des locaux. Comment accueillir tous ces prestataires ? Copiant l'Inde ou la Chine, le royaume a entrepris de développer des zones dédiées à l'offshore avec toutes les infrastructures ad hoc. La plus avancée s'appelle Casanearshore. Sur un parc de 53 hectares, à cinq kilomètres du centre de Casablanca, se construit un immense complexe immobilier devant accueillir à terme jusqu'à 30 000 emplois.
Le programme a toutefois pris du retard. Officiellement, la première phase de plus de 50 000 m 2 devait s'achever mi puis fin 2007. Pour l'heure, seuls deux bâtiments sont sortis de terre. Rabat Technopolis serait mieux engagé, en attendant d'autres pôles prévus à Marrakech, Tanger ou dans le « triangle de l'innovation » que constituent les villes universitaires de Fès, Ifrane et Meknès.
Mais la pénurie n'est pas tant immobilière qu'humaine. L'arrivée des ténors du service a créé des tensions sur le marché de l'emploi, faute d'ingénieurs en nombre suffisant. Lancé en 2006, le plan Emergence, qui prévoit de former 10 000 ingénieurs par an, toutes disciplines confondues à l'horizon 2010, n'a pas encore produit ses effets. « Cela ne se décrète pas sur un papier , estime, dubitatif, Laurent Bervas, agent immobilier à Casablanca et ancien dirigeant de SSII. Il faut attendre que les promotions sortent. »
En attendant, il assiste à une flambée des salaires. « Un ingénieur débutant gagne près de 1 000 euros net, puis 1 300 euros au bout d'un an ou deux. Rien à voir avec l'Inde. Cela n'est tenable que si la prestation est vendue chère. Seules une dizaine de sociétés offshore prospèrent réellement. » Du coup, la destination Maroc perdrait de son attractivité. Ce que constate sur son blog Frédéric Lasnier, PDG du prestataire Pentalog, basé en Roumanie et en Moldavie : son comparatif Maroc-Roumanie penche en faveur, bien sûr, de cette dernière.
Si les grandes SSII qui ont communiqué sur leur implantation au Maroc sont là pour quelques années, certaines auraient déjà revu à la baisse leurs prétentions. Présente depuis 2001 dans ce pays, Steria n'aligne que 150 ingénieurs. Quant aux PME, Laurent Bervas en a vu beaucoup dans son agence « tester le marché et tourner casaque au bout de six mois ou un an » . A l'image de Félix Hassine, cofondateur de Netik, qui faisait récemment état dans les colonnes de L'Express de sa demi-déception depuis son installation à Rabat en 2005. La moindre compétitivité des informaticiens marocains et le coût de l'encadrement l'ont conduit à redéployer des forces à... Laval. Laurent Bervas fait le parallèle entre le Maroc et une start up de la période de la bulle internet : « On fait un beau business plan, on communique bien, on fait venir les investisseurs mais, au final, le potentiel de business est plutôt faible. » Certaines SSII ont pour l'instant trouvé une parade aux tensions qui s'annoncent sur le marché de l'emploi : elles s'associent avec un acteur local, disposant d'une notoriété évidente, pour attirer plus facilement les profils recherchés. Depuis son échec relatif, Steria a fondé en début d'année une société commune, Steria Medshore, détenue à parts égales avec le Groupe Financecom. La SSII a, du même coup, relancé ses ambitions : elle prévoit pour Steria Medshore un effectif de 500 personnes à l'horizon 2012.
Les vertus de la société commune
La société de services américaine EDS applique la même formule. Elle a fondé à l'été 2007 EDS-CDG IT Services Maroc, un joint-venture avec le grand argentier marocain, la Caisse de dépôt et de gestion (CDG), l'équivalent de notre Caisse des dépôts et consignations. Résultat : cette société commune a embauché 150 ingénieurs et techniciens en seulement un an. « Cette association nous a fait gagner de neuf à onze mois par rapport au plan de marche initial » , souligne Jean-Pierre Lemaire, directeur commercial pour EDS France. La société française bénéficie des locaux de l'institution financière en attendant que la construction du site de Rabat Technopolis soit achevée. Quant au recrutement, aucun souci. EDS est quasiment le seul, avec Atos Origin, sur le créneau des prestations d'infrastructures alors que les SSII concurrentes se bousculent pour recruter des développeurs. Mais il bénéficie surtout du réseau de relations de la CDG (contacts avec les écoles d'ingénieurs, riche CVthèque...).
Attirer les candidats est d'autant plus facile que les employés des filiales de l'organisme financier disposent d'avantages sociaux (système de prévoyance et de retraite, couverture médicale...) particulièrement attractifs. « Pour Carrefour, nous avons recruté, en dix semaines, 40 personnes sélectionnées parmi les 500 CV reçus via la CDG » , illustre Mohammed Bouzaaboun, directeur général en charge des opérations de EDS-CDG IT Services Maroc. Président de Finatech, « premier groupe IT marocain indépendant » , Rachid Sefrioui estime, lui aussi, ne pas souffrir de la pénurie de compétences. « Nous ne sommes pas en concurrence frontale avec les SSII françaises. Capgemini ou Steria offrent aux ingénieurs des plans de carrière de cinq ans. Et alors ? Nous les récupérons après, une fois formés, en leur proposant des évolutions managériales ou à l'international. »
Ne pas tuer la poule aux oeufs d'or
Le gouvernement marocain commence à réagir. Ahmed Réda Chami, ministre de l'Industrie, du Commerce et des Nouvelles Technologies, reste conscient du risque de pénurie. « Pour refroidir le marché du travail » , il a entrepris une opération coup de poing en concertation avec l'ANPE locale : la conversion de 3 000 diplômés aux métiers de l'informatique. Il s'agit aussi d'ouvrir plus grand les vannes de la formation initiale. En complément des écoles d'ingénieurs marocaines - EMI, Ensias, INPT... -, le gouvernement soutient la venue d'écoles privées étrangères comme Supinfo. Enfin, il espère faire revenir au pays les « Marocains du monde », la différence de salaire étant, selon lui, largement compensé par la qualité de vie. « Dans un passé récent, les promotions des écoles de Casablanca et Rabat étaient prérecrutées pour aller travailler en Europe ou au Canada , se souvient Rachid Sefrioui. Depuis un an ou deux, ce n'est presque plus le cas. » Les prestataires affirment, à l'image de Christian Nibourel, que l'inflation salariale reste encore sous contrôle. « Si l'augmentation n'est pas progressive, cela pourrait corrompre le marché. C'est un risque, mais nous n'en sommes pas là. » Selon un responsable de Casanearshore, « une entente serait passée entre les prestataires pour ne pas tuer la poule aux oeufs d'or en jouant de la surenchère » .
La récente réduction des effectifs de
STMicroelectronics et de Dell sur le sol marocain a toutefois introduit
le doute chez les autochtones.
« Ils se sont rendus compte que des géants
mondiaux peuvent partir du jour au lendemain du pays. Le Maroc
représente epsilon au regard de leurs implantations mondiales. »
Cette crainte avait également été soulevée par un
journaliste marocain, en juin dernier, lors la conférence de presse
d'Accenture.
« Que pèseront les 500 employés marocains d'Accenture, prévus d'ici trois ans, face à leurs 35 000 collègues indiens ? »
.
01net
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